- par Frédéric VIAUX -
- question de genre - Un nouveau documentaire d’Agnès Varda ? Oui et non. La cinéaste est une spécialiste du genre. On se souvient de Daguerréotypes, de Documenteurs, de Mur Murs, ou plus récemment des Glaneurs Et La Glaneuse. La différence, ici, c’est qu’Agnès Varda est à la fois l’auteur et le sujet de son œuvre. On peut donc parler d"autodocumentaire" comme on parle d’autobiographie en littérature. À cela près qu’elle détourne un peu le principe de cet exercice, en se tournant autant vers elle-même que vers les autres… Quoi qu’il en soit, ce mode d’expression est rare au cinéma. Dans un registre chaotique et trash, le vidéaste Jonathan Caouette avait signé Tarnation en 2004, un mix punk-rock de photos, de vidéos, d’incrustations de textes, qui reproduisait de façon hallucinatoire la confusion mentale de l’auteur, hanté par ses souvenirs et angoissé par le présent. Le ton est bien sûr radicalement différent dans Les Plages D’Agnès : moins égocentrique, moins torturé, plus pudique, plus emprunt de fantaisie. Mais l’on retrouve le côté «multisupports artistiques», en plus développé. - Le fond et la forme -Cet autodocumentaire est un film sur la mémoire. Agnès Varda compare ses souvenirs à des « mouches » qui virevoltent. Pour les capter, les retenir, les matérialiser, elle donne à voir un passionnant montage d’images et invente une «grammaire» bien à elle. La diversité des sources visuelles est à l’image des nombreux talents de cette touche-à-tout, à la fois photographe, scénariste, cinéaste, vidéaste, artiste plasticienne… On découvre ainsi de vieilles photos, des extraits de ses films (Cléo De 5 à 7, Sans Toit Ni Loi…), des images d’archives, des reconstitutions de scène du passé, des reproductions « vivantes » de tableaux (Les Amants de Magritte), des incrustations animées… Sans oublier les «installations», insolites, qui sont parfois d’ingénieuses mises en abyme, comme ce déploiement de miroirs sur une plage pour montrer le film en train de se faire. Bref, c’est un kaléidoscope original, foisonnant sans être fourre-tout, grâce à un montage particulièrement équilibré et dynamique. La narratrice déstructure plus ou moins la chronologie, préférant souvent avancer par association d’idées. Sans perdre pour autant les spectateurs. La voix-off est là pour maintenir le fil. - L’ART DES RENCONTRES - Elle en a côtoyé du beau monde, Agnès Varda. Elle se souvient de sa rencontre avec Jean Vilar et de ses débuts de photographe au festival d’Avignon. Ou encore de son premier film, La Pointe Courte, où elle met en scène Philippe Noiret dans son premier rôle au cinéma. Elle accorde bien sûr une place importante à son mari, le cinéaste Jacques Demy. Autant d’êtres chers qui ne sont plus et qu’elle évoque les larmes aux yeux et la voix tremblante. Mais rien n’est jamais «plombant» dans ce film. Une virevolte et le ton léger et amusé reprend le dessus. On va de surprise en surprise. Des images d’archives montrent Harrison Ford, tout jeune, lors d’un casting pour un tournage d’Agnès Varda aux États-Unis (le producteur de la Paramount conseilla d'ailleurs à l’acteur d’abandonner toute idée de faire carrière…). Autres apparitions étonnantes : Jean-Luc Godard, en pleine Nouvelle Vague, qui accepte d’enlever ses éternelles lunettes pour dévoiler son regard ; ou Jim Morrison, avec qui la réalisatrice s’était liée d’amitié. - agnès varda intime - Outre sa vie d’artiste, qui couvre plus d’un demi-siècle d’art en France ou à l’étranger, Agnès Varda parle de son enfance, de sa vie de femme, d’épouse et de mère. Elle glane de-ci de-là des petits bouts de son histoire intime. Faire revivre sa jeunesse n’est qu’un « jeu » pour elle, sans nostalgie. D’ailleurs, lorsqu’elle redécouvre la maison où elle a grandi à Bruxelles, elle s’intéresse plus aux habitants actuels qu’à ses souvenirs. Mais l’évocation de son engagement féministe pour le droit à l’avortement et de son expérience en la matière, révèle des blessures profondes. Enfin, elle met à nu son amour pour Jacques Demy, entre bonheur et amertume. Et mentionne pour la première fois la maladie qui l’a terrassé : le sida. Comme à son habitude, la réalisatrice mêle l’essentiel et l’anecdotique, parce que la vie est ainsi faite. - clap de fin ? - Agnès Varda se souvient « tant qu’elle vit ». C’est elle qui le dit. En tournant les pages du livre de sa vie, à 80 ans, mais aussi en offrant un condensé de tout ce qu’elle sait faire et de tout ce qu’elle aime, elle crée une sorte de testament cinématographique, à sa façon. Réflexion lucide, douce ironie ou pure émotion. C’est particulièrement touchant. On a presque envie de lui dire merci. Merci d’avoir toujours gardé cette passion de l’humain, d’avoir su regarder et écouter, tout en mesurant combien il est difficile de connaître et de comprendre. Une passion et une humilité qui imprègnent son œuvre, si personnelle, si universelle ![]() - agnès varda, entre émotion et fantaisie -
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